12 juin 2018 ~ 0 Commentaire

DE CES GESTES EN EPIS SUR LE METAL VIERGE

A Gilbert HOUBRE, graveur.

Là, apparaîtront des corps qui dormaient en silence sous l’écorce du vent.

Cette aura que font naître tes estampes, Gilbert, ce sont êtres en gésine.

Regarde bien les racines de ce vieux cognassier. Elles évoquent le Golem et son collier d’argile.

Sur le cuivre que tu caresses, les sillons sont sensuels et jamais ne déchirent le derme métallique.

Quand je pénètre dans tes eaux fortes, je pars vers l’infini qui me fait découvrir une carte du ciel toujours en devenir. Les eaux sombres de la Sâne, chez toi, sont comme un passage qui ouvrirait des brèches pour pouvoir relier tous les mots engloutis que l’on n’ose pas confier à un fol alchimiste qui en ferait des philtres ou des flèches d’amour.

Nous savons, toi et moi, que l’instant peut périr. C’est donc au sein de ce trouble interstice sécrété par l’acide que jaillit l’inquiétude qui demeure questionnement encore sur le papier.

Tes images, Gilbert, savent se débarrasser de ce que l’on nomme la réalité qui souvent est scorie. Une lumière dans un feuillage et c’est la magie du voile ôté lorsque l’enchanteur rend, non pas la vue, mais la vision. Recherche de l’épure. Chaque épreuve est une partie qui tend vers l’infini et se voudrait le tout.

Illusion diront certains.

L’œuvre est un processus qui reste en gestation durant toute la promesse. Porosité des choses qui mène à l’immobile mais conduit vers l’errance. Ainsi, jamais tu ne diras adieu à l’arbre qui a poussé aux noces de l’abîme. Seule la durée te permettra de saisir les reflets des tatouages inscrits au plus profond des cieux.

Ce sont signes étranges que la pointe d’acier et le rite interrogent. Parfois, ça crie dans les béances. Cris d’amour, de refus. Tentatives de l’artiste pour ne plus être,  tout en étant encore. Étranges moments qui parcourent tes gravures. Pour qui sait regarder ces instants sont précieux. Ils nous interrogent sur les restes de nuit à la naissance du jour. Apprendre à saisir ces fragments de temporalité qui sont une mosaïque qu’il faut recomposer. C’est ce que tu fais quand tu questionnes la Sâne ou tes arbres fruitiers. C’est un dessaisissement. Une ouverture au rien. C’est présence lacunaire. Ce sont des lignes tracées dans les lèvres du cuivre, un peu comme des éclats qui éclaireraient le jour. C’est un état sublime, au sens ésotérique, que l’on peut découvrir au pied de l’athanor. C’est un dosage subtil entre le fixe et le volatil. A cet instant précieux, la bouche fait lumière, afin d’être enfantée par un corps d’espace.

Dilatation du moi.

Dans la gravure, la chose en jeu, est cryptée dans l’inconscient, pas dans celui du graveur mais dans la langue de la douce taille. Créer un événement qui apporte rupture dans la continuité ; permettre l’irruption du sensible mais fuir l’anecdote. En un mot, parvenir à s’inscrire en deçà ou au-delà du ressenti premier. Éprouver une dette envers la chose vécue. Rester dans l’ineffable. Se laisser affecter. Parvenir à saisir, même fugacement, que l’essentiel –au sens premier du mot- échappe à l’artificielle distinction entre forme et matière. Ici, là, dans tes œuvres, Gilbert, la matière abandonne son état de substance que les mots pourraient uniformiser.

La matière n’est pas un donné pour l’artiste en quête, c’est un devenir. Surtout, ne pas tenter de saisir le réel dans la brillance illusoire du métal. Accepter, voire provoquer, le hiatus, l’écart, le manque entre soi et le monde. Chose étrange, c’est toujours un état de fusion qui présente l’absence.

L’amour en est le gage.

Instaurer un trajet au cœur de l’indéterminé. Comment procéder ? Tout faire pour être privé du moindre point d’ancrage. Le chaos s’organise. Mais le flux, jamais, ne doit se figer.  Modeste ordonnancement du tangible visible. Et cueillir l’imprévu qui ouvre des possibles. Générer un être-au-monde qui s’offre dans ses couches multiples. C’est de la sorte que tu procèdes, Gilbert, quand des fibres humaines se mêlent au végétal, quand les reflets du ciel deviennent méduses transparentes ou encore, quand de noirs peupliers se mirent dans les eaux.

Précarité du monde en ces instants précieux qui nous font entrevoir des rapports, des liens, d’étroites communions entre des genres qui s’ignorent mais que rien ne sépare.

Rapports de gravité qui se vivent, se dessinent, se peignent, se gravent, se dansent mais ne peuvent s’énoncer sauf si les mots prononcés laissent pressentir une aube.

Cet état de conscience est proche de la Gnose : une approche du monde où celui qui observe découvre son être intime et sa pluralité en supprimant toute frontière entre le soi et le non-soi. Certains iraient même jusqu’à dire qu’une telle exploration mène jusqu’au divin.

Moments particuliers et des plus insolites où l’humain se déploie pour cesser d’habiter son espace incarné.

Béatitude secrète.

Contempler une œuvre d’art, c’est quitter pour quelques brefs instants, son enveloppe charnelle pour accoster au royaume de l’ontologie qui réside à deux pas de l’indicible.

Mais surtout, ne jamais oublier que ces instants lumineux vont de pair avec une destitution momentanée de l’ego.

 

 

 

 

 

 

 

 

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