21 septembre 2020 ~ 0 Commentaire

LE TEMPS ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ

Le temps, chose la plus évidente, la plus immédiate pour la conscience intuitive mais objet de la pensée qui s’obscurcit dès que l’on passe du donné sensible au domaine de la pensée réflexive.

Cette difficulté étant énoncée, je souhaite voyager entre la temporalité existentielle et le temps mis en forme à l’aide de concepts.

Pour parvenir à concrétiser mon propos, j’aborderai le temps à la fois comme durée nourrie par la tradition (temps des légendes, temps de l’Histoire, temps initiatiques…) et également par le temps de la modernité.

Le mot « tradition » vient du latin « tradere » qui signifie « transmettre ». Si l’on refuse la pensée dogmatique, univoque, cette tradition n’indique aucun chemin clairement balisé et aucune lecture monosémique du passé. Nous pourrions donc être en présence d’une tradition temporelle évolutive par ajouts et retraits multiples et par multiplication des points de vue. Le temps des livres d’heures qui marque les heures canoniales n’est pas le temps scandé par les clochers, ni le temps de la méditation qu’offrent les grains du chapelet.

Donc, appréhendée ainsi, la tradition reste à tout jamais dans un état d’ouverture qui permet diverses approches de la temporalité.

Nous sommes bien les héritiers d’un passé mais, chose étrange, on ne nous a jamais légué le moindre testament. Le Temps, et lui seul, est le fil d’Ariane qui peut apporter cohérence à nos réflexions et surtout à nos vies.

Mais si c’est avec des instants que s’élabore la durée, c’est avec des mots que se construit la pensée destinée à être verbalisée.

L’étymologie, ici encore, doit être interrogée. « Testament » et « testicule » sont deux mots dont la racine est commune parce que ces deux vocables sont marqués du sceau de la temporalité. Legs matériel d’un absent pour un présent, grâce au document testamentaire pour l’un et perpétuation possible de l’espèce par engendrement d’un nouveau maillon générationnel, pour l’autre.

Mais alors, qu’en est-il de la tradition ? Et si ce singulier était en réalité pluriel. La tradition, perçue dans sa dimension temporelle n’est pas, me semble-t-il, une donnée naturelle mais une somme de pratiques culturelles. Est culturel tout ce qui relève des liens étroits unissant un individu à une société. Le temps, élément naturel dans son déroulement, devient toujours donnée culturelle dès qu’il s’inscrit dans un cadre spatio-temporel précis. Si le temps en soi est un absolu pour la clepsydre, pour le sablier ou pour l’horloge, il est une donnée relative, subjective, par rapport au pour-soi de chacun.

Une tradition, quelle qu’elle soit, appartient à celui qui s’en empare ou s’y réfère et c’est ce dernier qui, en réactualisant un signe social appartenant à hier, le recrée en le revitalisant.

Chercher le pourquoi d’une tradition est tâche des plus ambitieuses. Prenons un exemple inscrit dans notre calendrier donc appartenant à notre culture. Il s’agit du sapin de noël. Ce végétal est-il symbole de l’immortalité parce qu’il est le seul arbre vert en décembre ou est-ce sa silhouette triangulaire qui pourrait nous renvoyer à la trilogie biblique ? Toute tentative de rationalisation d’une tradition temporelle n’est qu’une lecture, qu’une simple interprétation.

« La caractéristique la plus cruelle du monde manifesté n’est pas d’être matérielle mais temporelle, donc soumise à la durée, donc emportée par le devenir » nous dit Martinès de Pasqualy.

Ce qui est douloureux dans l’écoulement du temps, c’est sa dimension irréversible qui mène à la mort.

Le fil continu de la temporalité inscrit toujours, en Occident, hier, aujourd’hui et demain sur une même ligne. En Orient, cette ligne est courbe et induit donc l’éternel retour. Nos civilisations occidentales qui s’appuient sur la linéarité temporelle sont, de plus, marquées par la notion de progrès. Mais passé et futur ne sont que les bornes d’un présent. L’une de ces balises marque le moment où l’instant s’archive dans l’histoire. L’autre repère, lui, est souvent perçu comme porteur d’une certaine modernité nous projetant vers des lendemains illusoirement exaltants.

Mais cet instant, ce fragment du présent, est toujours écartelé entre un passé révolu et un futur en devenir. Et si la tradition est le présent d’hier peut-on dire de la même manière que la modernité sera toujours le présent de demain ?

Prenons un exemple.

L’âge du bronze est postérieur à l’âge de la pierre taillée ; mais cette chronologie est-elle signe d’une qualité intrinsèque ou est-ce simplement une donnée temporelle ? Répondre en affirmant que la maîtrise du métal est une conquête technique accomplie par l’humanité, c’est mettre en mouvement la flèche du temps et sacrifier au dieu laïque du progrès en affirmant que toute innovation est émancipatrice. Mais en réalité qu’en est-il ?

En Occident on ne peut dissocier modernité et progrès. Le futur est toujours connoté positivement.

Par ailleurs, le philosophe Karl Löwith met en exergue la laïcisation de nos sociétés fortement sécularisées. Rendre au siècle profane ce qui hier appartenait aux églises. Le temps – hier propriété unique du religieux par le biais des prières qui marquaient les différents moments de la journée – s’est sécularisé – la montre, objet individuel, remplace le clocher qui rythmait le temps collectivement -.

Développons notre propos.

« Rien n’est nouveau sous le soleil » nous dit l’Ecclésiaste. Et cette affirmation biblique valable pour la vie terrestre trouve son prolongement temporel dans la notion d’éternité et de paradis céleste pour ceux qui ont rejoint le royaume des morts. Toute religion se fonde à la fois sur la dimension éphémère de notre passage sur terre et sur notre séjour éternel dans l’au-delà. Au fil des siècle, en Occident, la religion chrétienne s’est sécularisée – ordres mendiants, jésuites immergés au cœur du social… – . Les murs des monastères se sont ouverts et ce mouvement émancipateur des esprits, nous le devons surtout au Marché, au commerce, qui sont synonymes d’échanges, de voyages, donc de non fixité sociale. Les temps modernes définissent la période dite des grandes découvertes, période qui voit naître les conquêtes maritimes, l’invention de l’imprimerie, la physique galiléenne.

L’humain devient alors le centre du monde. Et c’est Luther et le protestantisme qui vont nous permettre de saisir en quoi la Renaissance a bouleversé l’Occident dans son rapport au temps.

L’imprimerie permet d’éditer industriellement des bibles. En pays réformé, chaque croyant est tenu d’en posséder une. Ce contact direct, constant et matériel avec Dieu, rend l’éternel palpable et présent à chaque instant. Nous sommes donc en présence d’un raccourci spirituel. De plus, la suppression de la confession rend chaque chrétien réformé directement responsable de lui-même. Supprimer un intermédiaire, c’est accélérer le temps. Max Weber développe ce propos.

Enfin, ni Luther, ni Calvin ne condamnent l’usure financière. Le prêt avec intérêt est chose acceptable au regard des huguenots. Un argent qui fructifie seul sans effort aucun, c’est accorder au temps un pouvoir démultiplicateur. L’argent numérique, par suite de sa dématérialisation, permettra une rotation encore plus accélérée.

Dématérialiser le monde (téléphone portable, ordinateur, caméra pour identification faciale) sont autant d’outils d’accélération de nos sociétés mettant en jeu notre liberté.

Agissant ainsi, l’humain se veut la mesure du monde. Mais le mythe de Prométhée n’est-il pas inscrit dans cette course contre la montre ? A l’acceptation passive du présent, vantée par les religions, nous avons substitué un futur que nous pouvons façonner librement. Mais n’est-ce pas pure illusion ?

La modernité a remplacé une temporalité figée par un avenir façonnable et consommable ici et maintenant.

Nous sommes certainement rendus à un point crucial que certains appellent la post-modernité qui se traduit par une intolérable accélération du temps social – burn out, dépression, suicide… -

Le temps n’est pas un filet qui permettrait de saisir l’ordonnancement de l’avant, du pendant et de l’après. Il est à la fois le tissu et le tisserand de ce filet dont les mailles sont toujours trop distendues pour saisir le réel.

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